Dessine-moi un leader

C’était un mardi du mois de novembre. Il était 17 h. et je venais de terminer une séance de coaching d’équipe avec un comité de Direction d’une dizaine de personnes. Après 4 heures passées dans une salle surchauffée et à l’éclairage blafard, je ressortais épuisé. Dans le long couloir qui menait à la sortie de l’immeuble, de grands fauteuils me tendaient leurs coussins moelleux. Je décidai de me poser 5 minutes avant de prendre la route.

Ce comité de Direction était mal en point. Les tensions y étaient très fortes, les oppositions systématiques et les échanges très violents. Le DG était un homme d’une cinquantaine d’années, ancien ingénieur qui, par son expertise et ses compétences techniques, avait grimpé les échelons de la pyramide managériale. A coups de collier et à la force d’un caractère dominant, il était arrivé au sommet du pouvoir de son univers.

Mon intervention était complexe et délicate. Le degré de délitement de l’équipe était extrêmement fort. Sa reconstruction apparaissait comme mission impossible. La fatigue venant se poser sur moi, je décidai de fermer les yeux 5 minutes.

Et puis j’entendis une petite voix venir doucement à mon oreille.

  • Monsieur ! Monsieur ! S’il vous plait, dessine-moi un leader.
  • Hein ?
  • Dessine-moi un leader !

Après avoir sursauté, j’aperçus sur le fauteuil voisin un jeune garçon d’environ 7 ou 8 ans. Il ne semblait pas perdu au milieu de tous ces bureaux, mais il avait un air plutôt inquiet et assez triste. Une chose attira particulièrement mon regard, il portait une très grosse cravate, derrière laquelle il semblait vouloir se cacher. Le regardant plus en détail, il portait également de grosses chaussures extrêmement bien cirées, mais là encore bien trop grandes pour lui. Je lui dis :

  • Mais…qu’est ce que tu fais là ?

Il me répéta alors tout doucement comme une chose très sérieuse,

  • S’il vous plait, dessine-moi un leader.

Je trouvai la demande vraiment bizarre. Il aurait pu me demander de dessiner un mouton, cela m’aurait facilité la tâche. Pendant que je cherchais dans mes affaires un stylo et une feuille de papier, je lui posai la question :

  • Mais que fais-tu là ? Ce n’est pas la place d’un petit garçon comme toi !
  • Je suis ici depuis bientôt 15 ans.
  • 15 ans ! Mais tu n’as pas plus de 8 ans !
  • Mais moi Monsieur, j’ai toujours eu 8 ans !

C’était totalement irréaliste de voir ce petit garçon habillé comme un vrai businessman, avoir autant d’assurance dans ses propos, tout en ayant les yeux pétillants de curiosité propre à l’enfance.

Il avait le regard d’un enfant voulant tout savoir sur tout. Vous savez, cet âge rempli de questions essentielles auxquelles les adultes ont parfois du mal à répondre simplement. Il avait cet âge où les successions de « pourquoi » finissent par nous déstabiliser.

Alors moi aussi j’ai voulu lui poser un « pourquoi ». (C’est le propre des coachs que de répondre par des questions.)

  • Mais pourquoi veux-tu que je te dessine un leader ?

Baissant légèrement la tête, il me répondit :

  • Parce que j’en n’ai jamais vu ici, Monsieur.
  • Comment ça tu n’en as jamais vu ?
  • Je sais qu’il y en a eu un ici au moment de la création de cette entreprise. On me l’a dit et beaucoup en parlent encore aujourd’hui. Mais depuis son départ, personne n’en a jamais revu.

Ce petit garçon n’avait vraiment pas l’âge de s’intéresser aux affaires, ni au management. Il avait l’âge de jouer, de rêver aux héros de bandes dessinées, à ces êtres tout puissants qui sauvent la planète et l’univers tout entier. Il avait l’âge de vivre son quotidien, comme une aventure extraordinaire,  guidée par l’image et l’exemplarité de Superman, Batman et autres compères. Mais lui, ce qu’il voulait savoir c’est à quoi pouvait ressembler un leader.

Mon bloc de papier sur les genoux, je commençai à esquisser un grand bonhomme derrière lequel d’autres petits bonhommes marchaient ensemble.

En lui montrant le dessin et en pointant mon stylo sur le grand bonhomme, je lui dis :

  • Voilà, le leader c’est lui.

Fronçant les sourcils, il me dit :

  • Mais je le connais lui, c’est le chef ! Ce n’est pas un chef que je veux. On en a plein de chefs ici, et je les connais bien ! Les chefs sont au-dessus de nous, ils nous disent ce que l’on doit faire et nous contrôlent en permanence pour savoir si nous faisons bien comme ils veulent. Allez ! Dessine-moi un leader !!

Le petit garçon était très observateur. Effectivement, par sa grande taille et sa position dominante, j’avais dessiné un chef.

Le petit garçon s’exclama :

  • On m’a toujours dit qu’un leader ce n’était pas un chef !

Prenant une nouvelle feuille de papier, je me mis à dessiner un groupe de personnages en cercle, avec au milieu un autre personnage de même taille. En désignant celui du centre, je lui dis :

  • Voilà mon garçon, celui-ci c’est le leader. Il est de même taille que les autres, il est au centre et il facilite le travail en expliquant comment bien travailler.
  • Mais je le connais lui aussi ! C’est le manager ! On en a aussi beaucoup de managers ici. Ils nous disent toute une journée comment faire. Certains sont gentils, d’autres moins. Ils sont souvent stressés et n’ont pas le temps de nous écouter. Ils sont aux ordres des grands chefs qui leur demandent des chiffres et des rapports, pour mieux contrôler ce que nous faisons. Et ça c’est pas cool ! Allez cette fois dessine-moi un vrai leader !

Voilà un défi pour moi. J’aurais pu facilement lui dessiner un mouton ou une rose, ou même une rose sous cloche de verre afin de ne pas être mangée par le mouton. Mais comment dessiner un vrai leader ? Face à une nouvelle feuille vierge, je me concentrais pour rassembler mes idées.

  • Alors voilà mon garçon. Tout d’abord le leader possède de grandes oreilles.
  • Comme le loup ?
  • ..oui comme le loup, mais lui ne mange pas le chaperon rouge. Il possède de grandes oreilles pour mieux écouter tout ce qui bouge dans son univers, même les bruits les plus faibles. Il écoute aussi beaucoup les gens de son équipe, pour les connaître, découvrir leurs talents et leurs motivations.
  • Moi, j’ai beaucoup de talents, Monsieur ! Il y a plein de choses que j’aimerais faire ici ! Je pourrais en parler à mon leader si j’en avais un ?
  • Oui, bien sûr ! C’est même lui qui te demanderait ce que tu aimes faire et comment tu voudrais le faire.
  • Ah, c’est chouette un leader !
  • Ensuite le leader possède un gros cœur.
  • Un gros cœur ! Mais pour faire quoi ?
  • Pour entendre les émotions et les sentiments, les siens et ceux des autres.
  • Mais les sentiments et les émotions, on m’a toujours dit de ne pas en parler ici.
  • Oui, je sais mon garçon.

Par mon intervention au sein de cette entreprise, j’étais malheureusement bien placé pour le savoir.

Je repris :

  • Les émotions et les sentiments sont en chacun de nous. Ils sont dans tous nos comportements et dans toutes nos décisions. Ils sont notre identité. Ouvrir notre cœur permet de mieux nous comprendre, de mieux nous comporter avec les autres et aussi de faire de meilleurs choix. C’est ce que nous appelons l’intelligence émotionnelle.
  • Moi j’aimerais bien ouvrir mon cœur pour être vraiment moi-même.
  • Le leader sait que c’est en ouvrant ton cœur que tu feras les plus grandes choses.

Continuant mon œuvre, je me mis à dessiner une étoile en haut de ma feuille et dis :

  • Le leader montre à toute son équipe une étoile. Cette étoile nous l’appelons la vision.
  • Comme l’étoile du berger ?
  • Oui pareil ! Cette étoile va permettre à chacun de ne pas se perdre sur le chemin et d’avancer tous dans la même direction.

Puis je continuais :

  • Enfin le leader donne de l’énergie pour que chacun puisse avancer avec plaisir chaque jour.
  • De l’énergie ? Quelle énergie ? Des bonbons, des cadeaux ?
  • Le leader donne des choses qui font grandir, même les adultes.
  • Les grandes personnes ont encore besoin de grandir ?
  • Oui, toute notre vie nous avons besoin de grandir, et ça nous l’oublions trop souvent.
  • Et le leader, il donne de l’énergie pour grandir ?
  • Exactement !
  • Il y a quoi dans cette énergie qui fait grandir ?
  • Dans cette énergie il y a beaucoup de choses, mais il y en a une qui est plus importante que toutes les autres.
  • C’est quoi ?
  • C’est la confiance.
  • La confiance ? Mais c’est quoi la confiance ?
  • C’est une chose très rare et très précieuse mon garçon, surtout dans le monde dans lequel tu vis.
  • Mais on peut en acheter ?
  • Non, on ne peut pas. La confiance qui s’achète n’est que de la contrefaçon. La confiance c’est de l’énergie qui se donne. Le leader te donne sa confiance pour agir comme tu veux.
  • Agir comme je veux ! Ah ça c’est super cool !!

Le visage du petit garçon était soudainement traversé par un immense sourire. Je sentis bien que je devais rapidement nuancer mon propos.

  • Oui tu pourras faire ce que tu veux. Mais avant cela le leader te posera 4 questions :
  • Est-ce que tu vas bien dans la direction de l’étoile ?
  • Est-ce que tu disposes de toutes les ressources nécessaires ?
  • Est-ce que tu prends soin de ton environnement ?
  • Est-ce que tu agis avec plaisir ?

Levant les yeux vers le ciel, le petit garçon me demanda :

  • Monsieur, moi j’aimerais bien avoir un leader. On va en chercher un ? Allez on y va ! Allez on y va ! Allez on y va !

Il répétait inlassablement cette phrase en me secouant l’épaule.

  • Allez on y va Monsieur, les bureaux vont fermer !

Brusquement j’ouvris les yeux. Un vigile, la main sur mon épaule, me secouait pour que je parte. J’avais dû m’assoupir un long moment. Le fauteuil à coté de moi était vide. Je repris mes esprits en retournant au parking.

Ce petit garçon, en réalité, je le connais bien. Vous aussi vous le connaissez bien. C’est celui que nous avons tous en nous. Celui qui aime jouer, rêver, créer. C’est celui qui aime apprendre, imaginer, construire et grandir chaque jour.

Les années d’un management rendu toxique, par un excès de contrôle et de méfiance, ont emprisonné ce petit garçon ou cette petite fille qui est en chacun de nous.

Les nouvelles organisations du travail commencent à intégrer ce besoin de libération. Les dirigeants et les managers doivent aussi changer et incarner ce rôle essentiel de leader. Pour cela, ils doivent disposer d’un espace leur permettant de comprendre, de partager et d’incarner leur propre leadership.

Ce jour là, ce petit garçon à coté de moi, m’a donné une idée qui allait germer durant deux ans.

En mars 2018, ouvrira à Marseille le premier Club du Leadership.

C’est mon étoile. Je la partage avec mes deux associées, Céline et Karine, et avec tous ceux qui souhaitent nous rejoindre.

Jean-Michel PHILIPPON

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