Leadership : les histoires d’égo finissent mal, en général.

La notion d’égo, qui alimente de nombreux articles en psychologie ou philosophie, entretient un rapport très particulier avec la notion de leadership. Mais, il est vrai, nous avons tous un rapport très particulier avec notre égo. Et nous avons un rapport encore plus problématique avec celui des autres. Quelque soit notre personnalité, nous avons cette capacité extraordinaire à ne pas supporter un égo trop dimensionné chez l’autre, alors que pour soi-même, nous sommes souvent plus indulgents. Le sujet ici n’est cependant pas de parler de votre égo, ni du mien, mais plutôt de celui de ceux qui assument le rôle de leader au sein d’une équipe, d’un entreprise ou d’une organisation.

Le leadership est devenu, plus que jamais, une notion majeure pour mener un collectif vers la réussite dans nos entreprises. L’intelligence collective, seul gage d’engagement, de réussite et de créativité, ne peut se mettre en œuvre sans un leader. Nous, êtres humains, avons besoin, depuis la nuit des temps, de leaders pour avancer ensemble.

De façon très synthétique, je rappelle ici que le leadership est la capacité donnée par un groupe d’individus à l’un d’entre eux, pour les transformer en une communauté soudée autour d’une vision et de valeurs communes, dans le but de relever les plus grands défis.

Le vrai leadership n’est pas une fonction, un titre ou un grade, mais un rôle donné par ceux qui reconnaissent en leur leader, sa capacité de voir plus loin et plus grand, pour tous.

Le leader doit maîtriser 3 compétences majeures : celle de l’écoute, de l’inspiration et de la mobilisation. Ecouter d’abord pour connaître les aspirations de chacun, les aspirations collectives et les signaux faibles de son environnement. Inspirer ensuite, pour montrer la direction, la vision, l’étoile à atteindre. Mobiliser enfin, pour mettre en action et mettre en marche ce collectif dont il est l’un des éléments.

Le leader est donc regardé et écouté par son équipe. Afin de partager une vision commune, il doit aller chercher chaque individu au plus profond de ses rêves et de ses espoirs. Le leader est au service d’une ambition collective, mais c’est lui seul qui, par étapes successives, va initier le mouvement, le guider et le faciliter. C’est là son rôle et sa création de valeur, et cela n’est aucunement en opposition avec les leviers de motivation incontournables que sont l’autonomie, l’empowerment et la subsidiarité.

Il y a quelques temps de ça, nous entendions parler de la notion de « servant leader ». Un leader devrait être au service de son équipe. Cette notion m’apparait trop restrictive, trop étriquée et surtout manquant d’ambition. Elle renvoie à la condition du serveur de café décrite par Jean-Paul Sartre, dans son ouvrage l’Etre et le néant, dans laquelle le serveur ne voit en lui qu’une fonctionnalité de service et non un être en soi avec toute la conscience de son existence et la puissance de son rôle.

Le leader n’est pas un manager, et cela nous est rappelé régulièrement par des tableaux comparant les caractéristiques de l’un et de l’autre. Mais le leader n’est pas non plus un coach! Le coach, amène par une position plutôt basse, son client vers les objectifs que ce dernier souhaite atteindre. Le cœur du métier de coach est celui d’une relation d’aide. Le leader n’est pas que cela. Il est, certes, au service de son équipe et il aide chacun à avancer, mais, en réalité, il est beaucoup plus que cela !

Le leader est reconnu aujourd’hui comme le pivot d’une intelligence collective, créative et productive. C’est par son rôle particulier que le groupe va comprendre qu’il peut faire de grandes choses, plus grandes que la somme des compétences et des talents de chaque individu. La force insoupçonnée du collectif va se révéler à lui-même, par l’action de son leader.

Le leader ne peut pas avoir une position basse ou une position de retrait. Il est au centre du tout, pour faire grandir le tout et lui permettre d’atteindre des objectifs ambitieux.

Par son exemplarité et son profond respect des valeurs, le leader est regardé et observé par tous.

Le leader sait que ses comportements sont au centre de tous les regards. Le groupe attend beaucoup de lui. Il sait que c’est par lui que l’intelligence collective donnera des résultats au-delà des ambitions individuelles. Le groupe, l’équipe ou l’entreprise porte donc un œil attentif sur son leader.

Une position centrale, un rôle déterminant, et une attente forte, contribuent à soumettre le leader à différentes pressions, auxquelles il est difficile pour un humain de résister. La pression la plus courante et aussi la plus dommageable pour tous, est la pression exercée par son propre égo.

Si le leader est observé par toute l’équipe, lui aussi porte un regard sur lui-même. Le leader ne peut ignorer l’image qu’il renvoie, il doit même la travailler. Cette image possède un rôle majeur dans son leadership. Tous les matins, en se rasant ou pas, il doit se regarder dans le miroir. Et là, à ce moment précis, tout peut basculer.

La tentation de passer de celui qui éclaire à celui qui brille, peut être forte.

Kant nous rappelle que nous ne connaissons pas les choses telles qu’elles sont, mais telles que nous les percevons, et pour certains d’entre nous, telles que nous aimons les percevoir.

Vivre sans égo est impossible. Se couper de la conscience de soi, c’est se couper du monde dans lequel nous sommes un des éléments constitutifs. Mais dans ce monde, suis-je important ? Ai-je de l’impact ? En quoi mon comportement influence le plus grand nombre ? Ces questions, le leader est en responsabilité de se les poser, pour incarner pleinement son rôle. Oui, le leader doit être important. Oui, le leader doit avoir de l’impact. Oui, il doit influencer le plus grand nombre. C’est sa raison d’être, sa création de valeur, et c’est ce que le groupe attend de lui.

La question fondamentale est simple : quelle est la cause servie par la position du leader et par son influence? Est-ce la cause d’une œuvre collective ou individuelle ? Le leader ne doit jamais oublier que le leadership lui a été confié par son équipe, pour la faire grandir et la mener vers une vision ambitieuse. Le risque est toujours présent de basculer vers la face obscure d’un égo aveuglé par les signes de reconnaissances qu’il reçoit. Tel Narcisse, se noyer est à la portée de tous, si nous n’y prenons pas garde.

C’est ainsi qu’à l’image des histoires d’amour, les histoires d’égo pour les leaders, peuvent finir mal.

Cela est connu et partagé dans tous les ouvrages historiques, politiques et sociologiques, de nombreux leaders ont plongé dans les eaux profondes de leur égo, entrainant avec eux, ceux qui les admiraient.

Alors que faire, pour un leader, afin de ne pas tomber dans ce précipice dont tout le monde connait l’existence et où chacun participe plus ou moins inconsciemment à le pousser dans le vide ?

La réponse se trouve dans l’Odyssée d’Homère et plus précisément dans le récit du retour du héros Ulysse. Après avoir été mis en garde contre les chants des sirènes qui précipitaient les bateaux contre les rochers, Ulysse ordonna à ses marins de l’attacher au mât du navire pour ne pas succomber à leurs charmes. Pire encore, il demanda à ce que l’équipage serre encore plus forts ses liens à chaque fois qu’il demanderait d’être détaché.

Pour ne pas succomber à la tentation de servir son égo plutôt que le bien commun, le leader doit lui aussi demander à son équipe d’être « attaché ».

Attaché, mais à quoi me direz-vous ? Le leader doit rester attaché à la qualité d’écoute de son équipe. A écouter trop les sirènes de son égo, le leader se détourne le plus souvent des signaux d’alertes renvoyés par son équipe. Pour cela le leader doit régulièrement demander des feedbacks le concernant et plus particulièrement sur son éventuelle dérive égotique.

Ce comportement volontaire de la part du leader, demande à la fois courage et humilité. Le courage d’être confronté, par sa propre équipe, à la réalité d’une dérive personnelle, et l’humilité de reconnaître, devant tous, ses faiblesses d’homme. En reconnaissant, devant tous, sa vulnérabilité potentielle et en confiant à ses équipiers le soin de ne pas sombrer, le leader incarne par ce geste extrêmement fort, la véritable authenticité des grands leaders, comme l’était Ulysse.

Ce comportement du leader est également une preuve de confiance extrême donnée à ses collaborateurs et à ses équipes. « D’après vous, est-ce que je porte plus d’intérêt à moi, qu’à mon équipe et à ma mission ?» Vous conviendrez que la question peut mettre dans l’inconfort la personne qui la reçoit pour la première fois. C’est pour cela qu’elle doit être posée sincèrement, clairement et régulièrement par le leader. C’est ici que l’équipe peut, à son tour, grandir et servir son leader.

Vous êtes Leader, vous ne pouvez ignorez le risque de la tentation exercée par votre égo.

Maintenant, vous êtes comme Ulysse, vous êtes avertis.

Faites comme lui. Pour éviter le naufrage et faire que cette histoire ne se finisse mal, prenez les devants, attachez-vous à la réalité du bateau que vous menez et demandez à vos équipiers de tenir bien serrés les liens. Organisez le processus de feedback selon votre contexte, votre environnement et vos équipes. Mais n’ignorez jamais que vos collaborateurs sont mieux placés que vous, pour percevoir les prémices de votre propre dérive narcissique.

En tant que leader, reconnaître cette vulnérabilité égotique est le premier pas.

Le deuxième pas, est de confier à votre équipe, le pouvoir de vous éviter la noyade.

Jean-Michel PHILIPPON – Co-fondateur du Club du Leadership

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *